EXPOSÉ DES RECOMMANDATIONS DE L’AGENCE NATIONALE D’ACCRÉDITATION ET D’ÉVALUATION EN SANTÉ CONCERNANT LE MONITORAGE ET LES DISPOSITIFS DE SÉCURITÉ POUR LA CIRCULATION EXTRA CORPORELLE EN CHIRURGIE CARDIAQUE [1]
A-F. HALLIER LE GUEN(1), J-Y. ELY(2)
1 Cadre infirmier CHU POITIERS
2 Infirmier perfusionniste CHU BREST
Depuis une dizaine d’années le monde de la circulation extra corporelle (CEC)
s’interroge sur « comment encadrer la CEC de mesure de sécurité à visée
qualitative ». Chaque praticien travaillant en son âme et conscience est
persuadé souvent avec raison de réaliser des CEC de qualité. Cependant les
quelques enquêtes de pratiques en CEC révèlent une grande hétérogénéité des
pratiques de monitorage ce qui représente une source d’erreurs potentielles
pouvant contribuer à l’apparition d’incident ou d’accident.
L’écriture de recommandations nationales est à la fois l’aboutissement maturé
des réflexions des professionnels et le point de départ d’un nouveau regard
plaçant les procédures et leur évaluation au coeur d’une démarche qualité.
Le monitorage ayant pour but de recueillir des informations permettant de faire
rapidement un diagnostic étiologique des problèmes afin d’y apporter des mesures
correctives adéquates, il représente un élément sensible dans l’objectif de
qualité et de sécurité dans le domaine de la perfusion.
Tendre vers l’homogénéisation des pratiques de monitorage de la CEC en France
représente un premier pas vers cet objectif sans être une contrainte pour les
praticiens qui restent le maillon crucial de la chaîne de la qualité. Les
recommandations pour le monitorage et les mesures de sécurité en CEC ont été
élaborées par un groupe de travail qui s’est attaché à respecter quatre
principes :
• Principe d’efficience en tenant compte du rapport coût (en matériel et en
charge de travail) / bénéfice (pour le patient)
• Principe de qualité en assurant une continuité du niveau de surveillance entre
la période pré CEC, la CEC et la période post CEC
• Principe de cohérence en évaluant le sens et l’utilité des informations
recueillies
• Principe de réalité en mesurant la faisabilité des recommandations
Quarante et une recommandations ont été retenues. Elles comprennent des mesures
générales, des recommandations de surveillance de paramètres, des dispositifs et
mesures de sécurité. Elles définissent les types de monitorage à mettre en
oeuvre lors des CEC classiques mais il appartient à chaque équipe de définir les
conduites à tenir pour leur interprétation.
LES MESURES GÉNÉRALES
Les recommandations de l’Agence Nationale d’Accréditation et d’Evaluation en
Santé (ANAES) reprennent des mesures générales qui s’appliquent de fait au
domaine de la CEC comme le marquage CE, l’entretien et la maintenance des
matériels lourds, la sécurité électrique, la réglementation des appareils de
biologie déportés, et qui amènent quelques commentaires sur leur incidence pour
les équipes de CEC.
Le matériel lourd utilisé en CEC relève de la classe IIb du marquage CE
c'est-à-dire ayant un potentiel élevé de risques et est à ce titre visé par
l’obligation de maintenance préventive. Cette maintenance peut être effectuée
soit par le service après vente du fabriquant soit par un technicien de
l’atelier biomédical de l’établissement de soins à condition qu’il ait reçu une
formation spécifique chez le fabricant du matériel considéré.
La sécurité électrique des blocs opératoires est soumise à l’obligation de
systèmes et de procédures permettant d’assurer la continuité des soins.
Cependant il est indispensable de s’être interrogé sur les comportements des
équipements de CEC en cas d’arrêt brutal de l’alimentation électrique. Par
ailleurs, il est à noter que des procédures de circulation extra corporelle
peuvent être mises en oeuvre ou placées sous surveillance dans d’autres lieux
que le bloc opératoire (réanimation, service des urgences) et qu’il est donc
impératif de vérifier que ces lieux bénéficient du même niveau de sécurité.
Les appareils de biologie déportés sont utilisés par les perfusionnistes in situ
mais restent sous la responsabilité des biologistes. Il est impératif d’élaborer
des procédures de contrôle et des outils de traçabilité de la maintenance de ces
appareils.
Pour toutes ces mesures, l’utilisateur doit connaître outre le fonctionnement
des appareils, leurs performances et leurs limites. Il doit s’assurer du suivi
des maintenances. Ces différentes mesures générales ne peuvent être appliquées
dans le domaine de la CEC sans une étroite collaboration entre les personnes
chargées de la CEC et les différents acteurs de l’établissement de soins
concernés, notamment les ingénieurs biomédicaux et les biologistes.
D’autres mesures plus spécifiques à la CEC précisent que chaque unité doit
disposer de protocoles de conduite de CEC rédigés et disponibles facilement,
d’une check list doit être réalisée avant chaque CEC, d’un protocole de
surveillance bactériologique des générateurs thermiques (GT), d’alarmes sonores
et visuelles sur les appareils de CEC ou en lien avec la CEC, de matériel de
remplacement disponible au bloc opératoire.
Si l’utilisation d’une check list est déjà entrée dans les moeurs des équipes de
CEC il n’en est vraisemblablement pas de même pour l’écriture de protocoles
alors que leur intérêt est multiple.
L’écriture de protocoles est une étape de réflexion et de remise en question des
pratiques qui offre aux membres d’une équipe un référentiel de travail. Il
définit qui fait quoi quand et comment en faisant apparaître les références qui
ont orientées le choix des techniques. Un protocole doit être régulièrement mis
à jour. Les protocoles de conduite de CEC relèvent d’un travail d’équipe entre
tous les acteurs concernés par la CEC : anesthésiste, chirurgien,
perfusionniste.
Les protocoles de surveillance bactériologique des GT relève d’une préoccupation
d’hygiène de base car bien que le risque de contamination directe du patient par
l’eau contenue dans les GT soit quasiment nul, le risque de contamination
indirecte reste majeur par la présence des GT dans les salles d’opération ou à
proximité et par les manipulations de connexion et déconnexion réalisées par le
perfusionniste.
Concernant les recommandations d’alarmes visuelles et sonores, elles sont
fondées sur le risque de baisse de la vigilance du perfusionniste toujours
possible et ne s’appliquent qu’aux matériels disposant actuellement de ce double
système d’alarme.
Enfin l’obligation de disposer de matériel de CEC de remplacement
(interchangeable, disponible, en nombre suffisant) renforce les précautions déjà
mises en place par toutes les équipes de perfusionnistes. Cette recommandation
concerne les modules de pompe à sang, d’alimentation et de distribution des gaz
médicaux ainsi que les dispositifs médicaux stériles de CEC.
LES PARAMÈTRES SURVEILLÉS
La fonction cardio-vasculaire doit être surveillée pendant la CEC. Les
éléments de cette surveillance préexistent en ce qui concerne les données
patient dans le cadre de la surveillance de l’anesthésie. Il s’agit du
monitorage de l’électrocardiogramme, de la mesure de la pression artérielle et
de la mesure de pression veineuse centrale. La mesure de la pression artérielle
systémique est un paramètre incontournable per CEC.
La mesure de la pression veineuse centrale est une mesure simple à réaliser qui
renseigne sur la qualité du retour veineux. Elle prend encore plus de sens lors
des mini CEC et de l’utilisation de drainage veineux actif.
Les mesures de pressions au niveau de la CEC sont abordées à travers les
recommandations 13 et 14. Elles concernent à la fois la qualité de la perfusion
et la sécurité technique. La mesure de la pression sur la ligne artérielle doit
idéalement être réalisée en amont et en aval de l’oxygénateur afin de détecter
un maximum d’évènements indésirables (problème au niveau de la canulation
artérielle, problème de surpression trans-membranaire, ligne artérielle coudée).
Cette recommandation est nuancée pour la pédiatrie.
La mesure de la pression sur la ligne de cardioplégie est proposée dans tous les
cas de figure en pédiatrie et pour la cardioplégie par voie rétrograde chez
l’adulte. La fonction respiratoire nécessite un monitorage spécifique au cours
de la CEC. Les recommandations reposent sur l’affichage du débit de gaz frais (rotamètre
adapté ou débitmètre électronique), la mesure de la fraction inspirée d’oxygène
(FiO2), la mesure de la saturation veineuse en oxygène (SvO2) sur la ligne
veineuse de la CEC.
La mesure complémentaire de la pression partielle en oxygène (PaO2) a été
retenue uniquement pour la pédiatrie.
Parmi ces recommandations la nouveauté repose essentiellement sur la mesure de
la FiO2 qui doit être effectuée par un analyseur dédié à la console de CEC et
muni d’une alarme sonore.
Actuellement les appareils utilisés en anesthésie peuvent être adaptés sur les
lignes de gaz utilisées en CEC mais il parait souhaitable que l’industrie
propose aux utilisateurs du matériel dédié pour la CEC.
Le monitorage de la température reste un élément de surveillance de base. Une
gradation dans la surveillance des températures est proposée dans les
recommandations de l’ANAES en fonction du niveau thermique auquel est réalisée
la CEC. Néanmoins il ne faut pas oublier que l’hypothermie reste un élément de
sécurité en cas de défaillance matérielle et qu’elle doit être réalisable à tout
moment. C’est pourquoi pour toute CEC le monitorage d’au moins un site de
température centrale du patient est recommandé en association avec la mesure de
deux sites du circuit de CEC, la température de la ligne veineuse étant
considéré comme un bon reflet de la température centrale du patient.
Un site supplémentaire reflétant la température cérébrale est recommandé si une
technique d’arrêt circulatoire est mise en oeuvre. La mesure recommandée de la
température de l’eau permet de détecter un défaut de fonctionnement du GT.
Les mesures biologiques à réaliser pendant la CEC ont été définies de manière
qualitative uniquement. Il appartient à chaque équipe de définir dans ses
protocoles de conduite de CEC la fréquence et le nombre d’analyses qu’elles
pensent nécessaires.
Les paramètres à surveiller sont les gaz du sang, l’hématocrite ou le taux
d’hémoglobine, la kaliémie, la glycémie. Cette dernière est de réalisation
simple et peu coûteuse en apportant de précieuses informations.
Pour la pédiatrie la mesure du calcium ionisé vient compléter la recommandation
des bilans biologiques.
Le monitorage de l’anticoagulation fait quant à lui l’objet de recommandations
plus précises. L’anticoagulation est un phénomène complexe en CEC et les examens
de contrôle de l’effet des anticoagulants sont imparfaits dans ce contexte.
Cependant il est indispensable de surveiller les effets des anticoagulants
d’autant que les accidents liés à la coagulation sont les plus nombreux des
accidents de CEC.
Chaque centre doit disposer d’un appareil de mesure globale de la coagulation
activée (ACT) par salle d’opération. Cette mesure peut être complétée par le
dosage de l’héparinémie sans que cette mesure soit retenue comme recommandation.
Les temps auxquels les mesures doivent être effectuées proposés dans les
recommandations de l’ANAES définissent la base des protocoles de surveillance
des effets des anticoagulants à savoir : avant l’injection d’anticoagulant, 5
minutes après cette injection et avant le départ en CEC si le délai entre ces
deux temps est supérieur à 15 minutes, puis régulièrement tout au long de la CEC
(au moins toutes les 30 minutes).
Il appartient à chaque centre d’élaborer ses protocoles d’anticoagulation
précisant outre la périodicité des mesures, le niveau d’ACT minimum souhaité en
fonction du type d’appareil utilisé, du type d’activateur et du type de CEC
choisie (circuit traité etc…).
LES DISPOSITIFS ET LES MESURES DE SÉCURITÉ
Les dispositifs et mesures de sécurité faisant l’objet de recommandations
concernent la protection contre l’embolie gazeuse, la sécurité électrique plus
spécifique à la CEC, la sécurité des pompes de CEC.
L’embolie gazeuse reste un risque majeur de toutes techniques de perfusion.
L’attention et la vigilance du perfusionniste sont les premiers éléments de
sécurité dans la lutte contre les embolies gazeuses mais les moyens mis à
disposition par l’industrie doivent être utilisé et sont de précieux outils dont
le perfusionniste tirera avantages. Il est recommandé d’utiliser un détecteur de
niveau bas muni d’une alarme sur les réservoirs veineux rigides des circuits
ouverts, un détecteur de bulles sur la ligne artérielle en amont d’un shunt de
désaération, un filtre artériel. Ces deux derniers éléments concernant tous les
types de CEC.
Ces trois éléments de sécurité sont complémentaires. Compte tenu des
conséquences graves liées à l’augmentation de la charge embolique particulaire
et gazeuse le choix d’associer les trois dispositifs bien que majorant le coût
de la CEC, a été retenu à l’instar d’autres sociétés savantes à l’étranger.
La présence de valves anti-retour sur la décharge gauche et sur l’évent du
filtre artériel s’inscrit dans le même objectif.
Les éléments de sécurité électriques font l’objet de trois recommandations plus
spécifiques pour la CEC et concernent l’alarme de défaut d’alimentation
électrique, la présence d’une source d’énergie de dépannage d’au moins une heure
d’autonomie et de la présence d’une source de lumière autonome en cas de
défaillance des éclairages de la salle d’opération.
Les recommandations 35 à 38 précisent les éléments de sécurité liés aux pompes
de CEC : impossibilité de modifier par inadvertance le sens de rotation des
pompes, nécessité d’affichage du débit de la pompe artérielle, existence de
possibilités d’asservissements de la pompe artérielle aux systèmes de protection
contre les embolies gazeuses et au système de détection de surpression du
circuit. Enfin la présence d’un substitut manuel de fonctionnement de la pompe
artérielle par la présence de manivelle est précisée.
Quelques autres mesures de sécurité sont exposées. Il est recommandé de disposer
dans la salle d’opération d’une source indépendante d’oxygène pour la CEC et
dont la maintenance suit la même réglementation que les autres bouteilles d’O2.
Il est précisé que le GT doit disposer de système de sécurité concernant les
limites de températures haute et basse de l’eau produite.
CONCLUSION
Les recommandations définies dans le texte proposé par l’ANAES ne devraient
avoir que peu d’incidence sur le coût financier de la CEC ainsi que sur la
charge de travail des praticiens alors qu’elles vont mettre à leur disposition
tous les éléments indispensables à la réflexion en cas de situation exposant le
patient à un risque. La mise en place de pratiques communes représente également
un premier outil d’évaluation de la qualité des CEC réalisées en France.
RÉFERENCE
1. Recommandations concernant le monitorage et les dispositifs de sécurité
pour la circulation extracorporelle en chirurgie cardiaque. www.anaes.gouv.fr