GESTION DES ANTIAGRÉGEANTS PLAQUETTAIRES EN PRÉOPÉRATOIRE DE CHIRURGIE CORONAIRE
P. LEGER, H. BOUZGUENDA,
A. OUATTARA, N. MABROUK
Département d’Anesthésie-Réanimation
Institut de Cardiologie
Groupe Hospitalier Pitié-Salpêtrière Paris
INTRODUCTION
De plus en plus de patients devant bénéficier d’une chirurgie de
revascularisation myocardique reçoivent un traitement antiagrégeant
plaquettaire, aspirine et/ou clopidogrel. Le bénéfice d’un tel traitement dans
la prévention des risques thrombotiques n’est plus à démontrer. Les
perturbations des fonctions plaquettaires font cependant courir un risque
hémorragique important en per et postopératoire. D’où la tentation d’arrêter ces
traitements quelques jours avant l’intervention. Cette attitude recommandée
jusqu’à récemment est-elle toujours licite ? L’aspirine réduit le risque létal
en rapport avec un infarctus du myocarde ou un accident vasculaire cérébral si
elle est prescrite précocement dans les heures qui suivent l’apparition des
symptômes ou chez les patients venant de bénéficier d’une revascularistion
myocardique soit par angioplastie soit par chirurgie. Chez ces derniers, la
principale complication est en effet la thrombose intraluminale du stent ou du
pontage. Jusqu’à récemment, l’aspirine était le seul agent antiagrégeant
plaquettaire disponible pour prévenir et traiter ce type de complication.
L’aspirine est un inhibiteur irréversible de la cyclooxygénase bloquant ainsi la
transformation de l’acide arachidonique en endoperoxyde cyclique, un précurseur
des prostaglandines. Au niveau plaquettaire, il en résulte une diminution de la
production et de la libération de thromboxane A2, puissant vasoconstricteur et
agrégeant plaquettaire. Cette action perdure environ 7 jours après l’arrêt de
traitement, temps nécessaire à la reconstitution de la moitié du pool
plaquettaire.
Bien que l’aspirine puisse augmenter le saignement postopératoire [1], cela
n’implique pas nécessairement le recours à une transfusion érythrocytaire [2].
Par ailleurs une étude multicentrique a retrouvé une diminution de la mortalité
chez les patients ayant reçu de l’aspirine en préopératoire de chirurgie
cardiaque [3]. Les effets délétères de l’arrêt de l’aspirine à la phase
préopératoire (augmentation de la vulnérabilité à l’ischémie pendant la période
sans la protection de l’aspirine) peut être plus dangereuse que les conséquences
d’un saignement postopératoire excessif [4]. Cependant, si l’aspirine n’a pu
être arrêtée avant l’intervention, il est important de prévoir une prise en
charge peropératoire spécifique avec en particulier la prescription d’un
antifibrinolytique dans le but de réduire les pertes sanguines [5]. Avec une
telle stratégie thérapeutique, l’aspirine prescrite jusqu’en préopératoire
immédiat n’augmente ni le saignement périopératoire, ni la consommation de
produits sanguins, ni la durée du séjour en réanimation ou à l’hôpital [6].
Chez les patients à haut risque recevant déjà de l’aspirine, il peut être
intéressant de prescrire un autre agent antithrombotique, un anticoagulant ou un
autre antiagrégeant plaquettaire (clopidogrel ou ticlopidine) [7]. Le
clopidogrel offre cependant plusieurs avantages certains par rapport à la
ticlopidine : un délai d’action plus court et moins d’effets secondaires
délétères. C’est la raison pour laquelle de plus en plus de patients sont
traités par l’association aspirine et clopidogrel après un geste de cardiologie
interventionnelle et éventuellement avant un acte chirurgical [8-10]. Il a été
démontré que le clopidogrel avait un intérêt certain chez les patients
bénéficiant d’une angioplastie percutanée après un syndrome coronaire aigu, avec
cependant un risque hémorragique accru [11].
Le clopidogrel inhibe l’agrégation plaquettaire induite par l’ADP en modifiant
de façon irréversible l’un des récepteurs plaquettaires de l’ADP. Cette action
est maintenue pendant toute la durée de vie des plaquettes. Chez des patients
présentant un syndrome coronarien aigu et venant de bénéficier d’un angioplastie
intraluminale, l’adjonction de clopidogrel à l’aspirine a montré une efficacité
supérieure à l’aspirine seule, particulièrement chez les patients à haut risque
de complications thromboemboliques. Cette action antiplaquettaire de l’aspirine
et du clopidogrel augmente le risque hémorragique pendant et après une
intervention chirurgicale [12]. De très nombreuses études ont retrouvé cette
augmentation du saignement postopératoire [13-18]. Les conséquences de ce
saignement excessif sont une augmentation du taux de reprise chirurgicale, et un
nombre plus importants de produits sanguins transfusés. Toutes ces
complications sont à l’origine d’une durée supérieure de ventilation
artificielle, et d’un séjour en unité de soins intensifs et d’hospitalisation
plus long. Cependant, l’interprétation de toutes ces études est parfois
difficile en raison du caractère hétérogène des populations étudiées : pontages
parfois associés à des remplacements valvulaires, patients opérés en urgence ou
patient traité par héparine avant l’intervention. Au vu de ces études il
pourrait être recommandé d’arrêter l’aspirine 5 jours et le clopidogrel au moins
7 jours avant l’intervention chirurgicale. L’arrêt de ce traitement est-il, à
l’inverse, sans risque et tout particulièrement chez les patients ayant
bénéficié de l’implantation récente d’un stent endoluminal ? Le risque de
thrombose du stent semble plus important que l’éventuel risque hémorragique. En
effet, il existe un risque plus élevé de complications thrombotiques lorsqu’un
traitement antiagrégeant plaquettaire est interrompu à la phase préopératoire
[19,20]. Dans cette dernière étude, parmi les patients admis pour un syndrome
coronaire aigu, 5% ont interrompu leur traitement, le plus souvent en raison
d’un acte chirurgical programmé.
Ces patients sont alors caractérisés par une altération de leur pronostic, avec
2 fois plus de décès que les patients n’ayant pas interrompu le traitement, et
même que les patients n’ayant jamais été traités. L’analyse multivariée montre
que l’interruption du traitement antiagrégeant plaquettaire est un facteur de
risque indépendant de mortalité et d’accidents ischémiques graves. Chez ces
patients traités le plus souvent par l’association aspirine et clopidogrel en
raison du haut risque de thrombose intrastent, il semble donc préférable de
poursuivre le traitement antiagrégeant plaquettaire jusqu’à la veille de
l’intervention.
Cependant, afin de diminuer le risque hémorragique dans ces conditions, il est
indispensable que les patients puissent bénéficier en peropératoire et
éventuellement en postopératoire de la prescription d’un antifibrinolytique en
plus d’une hémostase chirurgicale soigneuse [21,22]. L’administration d’aprotinine
est bien documentée chez les patients ayant reçu de l’aspirine en préopératoire
[23,24]. L’aprotinine est un inhibiteur des protéinases sériques qui préserve la
fonction plaquettaire par un mécanisme indépendant de son activité
antifibrinolytique. D’autres antifibrinolytiques ont été utilisés dans cette
indication. Des résultats comparables ont été retrouvés avec l’acide
tranéxamique [25]. Ainsi, l’aprotinine et l’acide tranéxamique sont recommandés
au cours de la chirurgie cardiaque des patients à haut risque (redux,
remplacements valvulaires multiples, interventions sur l’aorte thoracique mais
aussi chez les patients traités par l’aspirine [26,27].
CONCLUSIONS
En raison du risque important de complications thrombotiques en cas d’arrêt
d’un traitement antiagrégeant plaquettaire, il ne semble plus licite de
préconiser l’interruption de ce type de traitement plusieurs jours avant un
intervention de chirurgie cardiaque. Cependant, l’augmentation réelle du risque
hémorragique doit être pris en compte par une prise en charge spécifique [28] :
• prescription d’un antifibrinolytique pendant toute la durée de l’intervention
et éventuellement en postopératoire immédiat
• dose standard d’héparine
• pas de prescription prophylactique d’unités plaquettaires avant la circulation
extracorporelle (CEC). Les unités plaquettaires ne seront prescrites qu’en cas
de besoin après l’arrêt de la CEC et après antagonisation de l’héparine par la
protamine
• Cette attitude, valable pour la chirurgie cardiaque, ne peut être préconisée
pour d’autres types de chirurgie, où le risque hémorragique ferait courir un
risque vital au patient.
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