Analyse systémique d'un cas : Les enseignements du Titanic
X.RICHOMME
Direction des risques - Générale
de Santé
Depuis près d’une décennie, nous assistons à
une augmentation progressive du nombre de sinistres déclarés au sein des
établissements de soins. En 10 ans le nombre de déclarations a progressé de 251
%, ce qui a engendré une augmentation des coûts payés par les assureurs de 239%.
Les causes de cette tendance sont d’une part la médiatisation des accidents,
mais aussi la vigilance accrue des patients et enfin l’évolution de la
jurisprudence centrée autour du patient (loi du 4 mars 2002).
Il est certain maintenant que 15% des réclamations touchent une vigilance
(pharmacovigilance, hémovigilance, matériovigilance, etc.) ou un problème
d’hygiène (infections nosocomiales).
Les accidents médicaux représentent par ailleurs 85% des réclamations. Ces
accidents sont généralement précédés d’une succession d’incidents (ou
dysfonctionnements), relevant d’une défaillance dans l’organisation. Ces
incidents sont cependant souvent prévisibles donc évitables.
Quand la pérennité d’un système est menacée, une solution consiste à examiner
les exemples tirés de la Nature et du comportement des humains pour en tirer des
enseignements. Le but de cette présentation n’est pas de donner la solution en
matière d’organisation d’un bloc opératoire où l’on pratique la CEC, mais plutôt
de sensibiliser l’auditoire à la nécessité de l’analyse systémique des incidents
et accidents survenus dans la pratique quotidienne et à la nécessité pour chacun
de définir son rôle par rapport aux autres au sein de son équipe.
Pour cela nous tenterons de donner des clés et des sujets de réflexion en
mettant en parallèle le naufrage du Titanic et certaines fables de La Fontaine.
En effet, chacun de nous se situe quelque part entre l’idéal brossé par La
Fontaine et l’anti-modèle du Titanic. Même si un bloc de chirurgie cardiaque ne
navigue pas forcément au milieu des icebergs, nous verrons que ce drame qui vit
la disparition de plus de 1500 passagers aurait pu être sinon évité tout du
moins minimisé si chacun avait respecté les règles et exigences inhérentes à sa
fonction sur le navire. Un bloc opératoire est bien souvent comme un navire avec
un passager (le patient), un commandant (le chirurgien), parfois des officiers
en second, toujours des hommes d’équipages et un armateur. Dans le cas du
naufrage du Titanic, de nombreux dysfonctionnements sont survenus. Les
procédures, lorsqu’elles existaient, permettant de régler ces incidents n’ont
pas forcément été respectées. Les garde fous ont à chaque fois été débordés et
l’accident est survenu. L’examen de ce drame nous apporte six clés, points de
départ de notre réflexion. Ces réflexions pourront alors être mises en parallèle
avec les textes de La Fontaine puisqu’elles en sont le contrepoint dans la vie
réelle.
La première réflexion sera la curiosité, à mettre en parallèle avec l’hirondelle
et les petits oiseaux. En effet, comme dans beaucoup de crises, celle-ci était
annoncées par des «messages faibles» qui auraient dû attiser la curiosité de
l’équipage. Sommes-nous nous-mêmes à l’écoute des signes avant-coureurs de
situations à risques ? se laver les mains systématiquement avant
et après tout contact avec un patient, même en cas de port de gant et
immédiatement en cas de contact avec des liquides potentiellement
contaminants ;
La deuxième sera la cohésion, illustrée par le vieillard et ses enfants. En effet, le Titanic est l’exemple parfait du cloisonnement, aussi bien architectural qu’organisationnel. Difficile alors de faire circuler l’information et agir de façon transversale dans ces conditions… Quelle est la cohésion de notre équipe ?
La troisième sera l’anticipation, contrepoint des souris et le chat-huant. Le danger était prévisible et les dispositifs étaient inexistants ou peu opérationnels. L’équipage ne savait pas les faire fonctionner, le drame n’était pas anticipé. En CEC, quels sont nos systèmes de sécurité ? Savons nous les utiliser ?
La quatrième, la prudence, sera à rapprocher du lion et le moucheron. Tout le monde à bord du Titanic a pêché par excès de confiance, se reposant sur les caractéristiques faussement rassurantes de l’environnement. En CEC, existe-t-il des interventions «faciles» ?
La cinquième, la mémoire découle d’un discours à Monsieur le duc de la Rochefoucauld. Le commandant et son équipage n’ont pas tenu compte de l’expérience des autres, voire de leur propre expérience. Pourtant, la mémoire statistique, la mémoire technique et l’absence de mémoire immédiate, si elles avaient été étudiées, auraient probablement permis de gérer la crise autrement. Quelle mémoire avons-nous des incidents de CEC ?
Enfin, la sixième et dernière clé concerne la
confiance que nous retrouvons dans le chartier embourbé. Le contrat de confiance
concernant le Titanic et la White Star Line a été rompu dès le départ. Contrat
rompu avec l’océan, rompu par les contingences financières des dirigeants et
surtout le lendemain du naufrage avec les familles, puisqu’il y aura un démenti
formel de l’armateur quant à l’accident. Quel est le coût d’une CEC, quel est le
coût d’un incident ? Tant sur le plan financier que pénal et surtout humain…
Ainsi, avec Scott Berglund, éditorialiste au Loss Minimizer, nous retiendrons de
cette étude de cas que :
Une communication claire et précise entre les
membres de l’équipe est essentielle. En effet, ce serait une erreur de penser
que la dramatique rencontre du Titanic et d’un iceberg était imprévisible. Les
opérateurs radio d’autres navires avaient prévenu le Titanic de la présence de
nombreux iceberg dans la région. Le capitaine Smith n’en a pas tenu compte, pas
plus que le responsable de la White Star Line auquel il avait transmis le
message. De tels défauts d’interprétation par les membres de l’équipe ou le
patient, sont inévitables si l’on ne consacre pas une attention suffisante à la
qualité de la transmission d’information.
Les procédures validées doivent être respectées. En cette période de risque, le
Titanic aurait dû suivre une route plus au sud, et ce n’est que tardivement que
le capitaine Smith tenta de la rejoindre. Afin de minimiser les variations de
pratique au sein d’une structure, il est nécessaire d’élaborer, de valider des
procédures et de les appliquer de manière à guider l’activité.
Rien ni personne n’est «insubmersible». Le défi des dirigeants de la White Star
Line était simple : construire le navire le plus grand, le plus luxueux et le
plus rapide qui ait jamais existé. Malgré l’évolution des techniques, le risque
nul n’existe pas et nécessite de la part des professionnels une vigilance
accrue. La compétence effective de l’équipe est impérative. La nuit était
claire, et l’officier de garde fit confiance à la lumière des étoiles pour
repérer d’éventuels icebergs. L’opérateur radio, très occupé à transmettre les
messages personnels des passagers, ne trouva pas le temps de répercuter les
avertissements émanant de deux navires différents. Apercevant une énorme masse
noire, l’officier de quart tenta désespérément de faire virer trop tard sur
bâbord l’immense navire, mais l’accident survint alors que l’iceberg longeait le
bateau. Il appartient à tous les membres de l’équipe de ne pas négliger une
information qui lui est transmise.
Chaque membre de l’équipe doit avoir une connaissance précise des
responsabilités et tâches qui lui incombent. L’absence du capitaine au moment
crucial, la modification de la route sans information claire au second,
l’absence de conscience de la part de l’opérateur radio de l’importance de son
rôle, les issus de secours bloquées, la mauvaise gestion des opérations de
sauvetage dans un contexte de confusion et de panique ont été autant de
dysfonctionnement qui ont contribué au drame. Face à la multiplication des
causes potentielles d’incidents le seul garant est le respect scrupuleux des
règles éprouvées de sécurité.
En conclusion, on voit bien qu’un accident est souvent prévisible puisque résultant le plus souvent d’une série de dysfonctionnements. Ces derniers résultent généralement d’un défaut d’organisation ou d’un défaut de respect des procédures mises en place. Les barrières qui auraient pu stopper la machine sont alors débordés. Chaque nouveau patient est à chaque fois une nouvelle transatlantique. Le commandant peut être très expérimenté, si ses seconds et ses hommes d’équipage ne sont pas aguerris aux manoeuvres, la rencontre d’obstacles devient vite un vrai cauchemar. Ainsi, la gestion des risques en CEC n’est-elle pas qu’une affaire de réglementation. Il s’agit en effet d’avoir une approche de gestion collective du risque, intégrée dans la pratique quotidienne au sein du bloc opératoire. La communication, l’anticipation, la compétence et la culture positive de l’erreur en sont les maîtres mots. Cela passe alors par un changement fondamental de culture. En cas d’accident, l’enquête ne doit porter alors plus sur les individus mais bien sur les causes. L’analyse systémique de cas, le suivi des déclarations de matériovigilance, la mise en place d’un signalement des évènements indésirables sont autant d’outils à la disposition des acteurs de la CEC pour en appréhender les risques et améliorer sans cesse la prise en charge de leurs patients.