LA MEMBRANE A PLAQUES : 25 ANS DE PRATIQUE CLINIQUE

D. HELLA - ECCP
Service de Chirurgie cardio-vasculaire et thoracique - CHU de Liège - Prof. Limet.

Mon expérience de 25 années de perfusion consiste en un usage exclusif d’oxygénateurs à membrane dite pliée, ou membrane à plaques. Ce phénomène est historique dans notre centre de chirurgie cardiaque.
En 1978, l’équipe d’anesthésie manifestait un intérêt particulier pour d’éventuels supports respiratoires au long cours et nous avons remplacé les traditionnels oxygénateurs à bulles par des oxygénateurs à membrane.
Cette démarche était précoce en Belgique et peu de nos collègues adhéraient à notre choix, le trouvant à la fois trop cher et trop compliqué. Le premier oxygénateur à membrane microporeuse sur le marché mondial fut le TMO (Travenol Membrane Oxygenator) de Travenol.
La conception de cet oxygénateur imposait un circuit fermé à 2 sacs et 2 pompes asservies, nécessitant un flush au CO2 du circuit complet avant l’amorçage. Même les collègues qui n’ont pas connu ce système TMO, peuvent imaginer la réelle révolution apportée en 1982 par l’arrivée du CML (Cobe Membrane Lung) de Cobe :
un oxygénateur, avec son réservoir veineux rigide intégré, conçu en circuit ouvert, facile à monter, facile à purger.
Il ne pouvait que créer un raz de marée dans le petit monde de la perfusion, au point de supplanter sur le marché mondial les oxygénateurs à bulles.
Ce choix s’était donc naturellement imposé, vu l’accroissement de notre activité clinique et le besoin d’un matériel plus performant.
Notre activité clinique actuelle est d’environ 1 200 interventions cardiaques par an, pour un total d’environ 25 000 cas réalisés durant ces 25 dernières années.

1. COMMENT JUSTIFIER NOTRE CHOIX DE SYSTÈME ?
Par la philosophie de travail des différentes équipes qui entrent en jeu, anesthésie, chirurgie et perfusion et les fondements théoriques que l’on vient de vous rappeler, faisant intervenir, les forces mécaniques, le volume d’amorçage et la surface de contact. Tout ceci constitue des moteurs de choix, le tout étant guidé par les impératifs cliniques inhérents aux pathologies des patients que nous traitons.
L’équipe d’Anesthésie :
Le protocole actuel consiste en une anesthésie totale intraveineuse, associant le Propofol par Diprifuseur, et le Remifentanyl, pour l’induction et l’entretien, avant, pendant, et après la CEC, guidée par un monitorage de la profondeur d’anesthésie par le Bispectral, ou les potentiels évoqués, associée à une rachi-analgésie à la morphine. Ce type d’anesthésie favorise plus le débit que la pression par son effet vasodilatateur. Le but est d’obtenir une stabilité hémodynamique peropératoire, avec une analgésie de qualité dans le postop immédiat, des drogues moins sédatives dans ce postop immédiat, le tout pour arriver à un réveil de qualité et une extubation précoce, c’est-à-dire environ 6h postop.
L’équipe de Chirurgie :
Notre équipe chirurgicale est importante : 12 chirurgiens seniors, sur 2 sites géographiquement distants de 20 kilomètres, traitant des pathologies lourdes...
Notre population de patients concerne 100 % d’adultes, pour des interventions allant des pontages aortocoronaires classiques ou à cœur battant, en passant par des remplacements ou des plasties valvulaires, jusqu’à des réparations complexes des affections de l’aorte impliquant notamment des hypothermies profondes avec arrêt circulatoire.
Cette situation particulière implique une nécessité d’adaptation de l’équipe de perfusion à différents critères : il faut standardiser le matériel pour que le système choisi soit suffisamment flexible pour s’adapter aux différents desiderata chirurgicaux, aux différentes situations cliniques et de terrain (2 institutions avec une philosophie face au travail et aux patients très différente). Il est également évident que tout choix doit répondre à des critères de sécurité de travail pour l’équipe de perfusion quelles que soient les circonstances et les difficultés (financières ou autres) des équipes associées et des institutions.
L’équipe de Perfusion :
Notre philosophie de travail s’intègre parfaitement dans celles de nos Anesthésistes et Chirurgiens : elle a évolué au cours de ces 25 années dans le but permanent d’obtenir une qualité et une sécurité maximales des soins donnés aux patients. Nous pratiquons de hauts débits de pompe, c’est-à-dire 70 ml/Kg/min, débit qui doit être majoré de 10 à 20 % si nécessaire, en fonction de la saturation veineuse en oxygène. Nous pratiquons le débit pulsé, par conviction que si la nature nous fait fonctionner physiologiquement de cette façon, nous ne pouvons qu’en obtenir de nombreux avantages : une diurèse correcte, une meilleure récupération cérébrale et psychomotrice... même s’il ne s’agit que d’impression empirique.
Nous autorisons également des niveaux importants d’hémodilution : jusqu’à 18 à 20% d’hématocrite : cela nous est apparu possible il y a une dizaine d’années, à la suite d’études sur les hémoglobines de synthèse qui ne permettaient pas de transfusion durant la CEC.
L’arrivée de la normothermie en routine a aussi transformé notre vision des choses : il est devenu inconcevable de nos jours de réaliser une CEC sans lecture en continu des gaz du sang sur les versants veineux et artériel . Bien sûr, notre but final est toujours de nous approcher au maximum de la situation physiologique.

2. NOTRE SYSTÈME NOUS DONNE LE CHOIX POSSIBLE DE 1 OU 2 MEMBRANES, POUR UNE SURFACE DE 1.2 OU 2.4 M2
Ce système s’adapte donc parfaitement à la gamme complète des patients adultes qui composent notre population.
On obtient des volumes de priming possibles de 1 400, 1 600 ou 1800 ml, selon qu’on utilise 1 ou 2 membranes et une ligne veineuse en 3/8’’ ou 1/2’’. Ce système simple à monter, à purger et à utiliser, convient parfaitement à notre équipe qui fait école en matière de Perfusion et forme régulièrement de jeunes collègues. Il est très sécurisant pour ces jeunes collègues de travailler avec le même type de matériel dans toutes les situations, même les plus complexes.
Les changements permanents sont très déroutants et susceptibles d’amener à des situations d’insécurité et de stress, inutiles durant la formation : il faut d’abord acquérir des réflexes, et n’envisager des changements qu’avec des perfusionnistes chevronnés. Notre centre est également « centre de référence » pour les Témoins de Jéhovah : ceci implique aussi notre adaptation à travailler avec des niveaux d’hémodilution très bas... La standardisation du matériel permet en plus une gestion plus facile du matériel : sa quantité, ses péremptions... son rangement ainsi que son coût, ce qui est un impératif majeur dans beaucoup d’institutions.
L’atout majeur de ce système est sa capacité de débullage parfait et rapide en moins de 5 minutes.
On vient de vous décrire les quelques 160 canaux de grande largeur qui donnent au système une compliance importante : c’est grâce à cette compliance que le système rend impossible l’aspiration d’air dans le compartiment sanguin. Durant ces 25 dernières années, la qualité des liquides de remplissage a aussi évolué : Les primings sang et cristalloïdes du début ont été remplacés par des primings colloïdes avec notamment les gélatines à ponts d’urée ( type Haemaccel). Lorsque nous avons opté pour ces gélatines comme liquide d’amorçage, nous avons testé notre technique de débullage à l’aide d’un détecteur de bulles de Hatteland. Nous avons à l’époque réalisé de nombreux tests sur les différents oxygénateurs existant sur le marché : Terumo - Bentley - Bard.
Ces différents tests nous ont montré que notre membrane pliée CML était seule capable de débuller parfaitement le circuit amorcé avec des gélatines en débit pulsé. Il faut savoir que tous les oxygénateurs à membrane de cette époque étaient constitués d’un écheveau de milliers de fibres creuses, surdimensionné jusqu’à 4 m2 de surface. Le sang circulait à l’intérieur des fibres : vu cette géométrie, le nombre d’interespaces très importants et le diamètre réduit, de nombreuses fibres se thrombosaient. De plus, la non compliance des fibres engendrait un bullage permanent durant le priming tel que nous le réalisions, et que nous le réalisons toujours aujourd’hui. Notre technique consiste à faire tourner la pompe artérielle à 5 litres/ minutes, durant 5 minutes au moins et avec une pression d’injection à au moins 250 mmHG en débit pulsé...

C’est la meilleure technique pour stresser le matériel au maximum avant la CEC. Cette technique a été testée de nombreuses fois avec le compteur de bulles de Hatteland : même s’il n’est pas réputé parfait car il ne donne ni la taille ni le nombre de bulles, ce détecteur est fiable et ses résultats sont reproductibles.
Cette technique de débullage offre un énorme avantage de sécurité et de rapidité pour les urgences, par exemple lors de conversion catastrophe d’une intervention à cœur battant...
Dans ses recherches expérimentales, la firme Cobe a également démontré ce phénomène physique en laboratoire.

3. QU’EN EST-IL DE L’HÉMOCOMPATIBILITÉ DU SYSTÈME UTILISÉ ?
La firme qui commercialise cet oxygénateur à plaques a également poursuivi ses recherches dans le domaine de la biocompatibilité : elle nous propose depuis quelques années un traitement de surface appelé SMA (Surface Modifying Additives = surface modifiée par additif copolymérique), appliqué au circuit complet.
D’autres traitements de surface sont actuellement sur le marché. L’efficience de ces traitements de surface sur la protection des plaquettes a été prouvée par des études, notamment réalisées dans notre centre. Notre participation active à ces études a sensibilisé davantage l’équipe à ce problème d’hémocompatibilité.
Dans notre centre (Prof. JO Defraigne) :
• Etude Duraflo : n’a pas montré de différence, avec circuit hépariné ou non.
• Etude SMA + Aprotinine : ce traitement de surface diminue la consommation de plaquettes.
La surface de notre système est plus importante que ce qui est habituellement proposé avec les nouvelles générations de fibres : cette surface de 2.4 m2 maximum reste acceptable pour une population 100% adulte. Différents systèmes existant sur le marché ont été comparés, en terme de contrainte de cisaillement et perte de charge :
le Compactflo de Dideco , le CML et l’Optima de Cobe, le Monolyth de Sorin, le Maxima et le Maxima + de Medtronic, le Capiox SX de Terumo, l’Affinity d’Avecor, le SMO Turbo de Sarns, l’Univox de Bentley et le HF5000 de Bard.
La perte de charge ou ∆P du système CML, est de 240 mmHg. Ce chiffre est élevé par rapport aux autres systèmes, allant de 70 à 280 mmHg. Par contre, la contrainte de cisaillement ou shear stress du système est évaluée à 66 dynes/cm2 contre 64 à 295 pour les autres systèmes. Ces  forces de cisaillement sont donc dans les limites physiologiques avec le système CML DUO = 66 dynes/cm2.
Pour rappel, les GB sont activés à 75 dynes/cm2, les plaquettes à 100, et les membranes des GR sont fragilisées à 2 000.

EN SYNTHESE
Quels sont in fine, les avantages de la membrane à plaques ?
La flexibilité du système : il s’adapte aux différentes situations cliniques possibles de poids, taille, niveau d’hématocrite de tous les patients adultes.
L’amorçage rapide et efficace du système entier en moins de 5 minutes en toute sécurité reste son atout majeur.
Le système existe avec un traitement de surface qui a fait ses preuves en matière de protection plaquettaire et de diminution des saignements per et postopératoires.
Quels sont les inconvénients de cette membrane à plaques ?
• La surface de contact reste élevée ( 2.4 m2 pour la membrane seule).
• Le volume d’amorçage est également assez élevé par rapport à ce que proposent les nouvelles générations d’oxygénateurs à fibres : cependant, dans notre expérience, cela ne pose pas de problème important vu la population essentiellement adulte. De plus, on peut éviter ce surcroît de volume, en purgeant la deuxième membrane de son contenu au démarrage de la CEC, avant qu’elle ait contribué à l’hémodilution.
• On observe sur la courbe artérielle, un amortissement de l’onde de débit pulsé : celui-ci demeure néanmoins efficace.
Quels sont dès lors nos besoins actuels ?
• Evidemment, un volume d’amorçage plus petit.
• Un traitement de surface encore plus biocompatible...
• Et un réservoir intégré qui sépare d’emblée les aspirations.
Bien sûr, notre choix a été remis en question plus d’une fois. Nous avons testé d’autres systèmes arrivant sur le marché : aucun à ce jour n’a montré une supériorité suffisante dans l’un ou l’autre domaine pour justifier un changement. Nous attendons le système qui va révolutionner la perfusion...
Quoi qu’il en soit, en perfusion comme dans tous les domaines, on utilise bien ce qu’on connaît bien, surtout un matériel dont on connaît bien les défauts, auxquels on peut alors pallier..
En sport, on dira qu’on ne change pas une équipe qui gagne ! La perfusion est quelquefois également très sportive !
Une des responsabilités du perfusionniste reste de pouvoir toujours justifier son choix de matériel et les changements qu’il veut opérer en s’appuyant sur des arguments théoriques et pratiques.

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